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Une trop bruyante solitude de Bohumil Hrabal

Bohumil Hrabal connut un beau succès littéraire en Tchécoslovaquie dans les années 60 avant d’être interdit de publication de 1970 à 1976 pour « grossièreté et pornographie » sous le régime soviétique. Deux de ses livres seront même condamnés au pilon en 1970. Bohumil Hrabal retrouvera les faveurs du régime en signant l’Anticharte, contre-pétition lancée en réponse à la Charte 77. Cette dernière réunissait les signatures des dissidents opposés à l’attitude répressive du gouvernement communiste de Gustáv Husák. Bohumil Hrabal consentit pour sa part à jouer le jeu du régime pour être de nouveau entendu. La publication d’Une trop bruyante solitude en 1976 montre qu’il ne se situe en fait ni du côté de la Charte 77, ni du côté de l’Anticharte, réactions épiphénoménales peu dignes d’intérêt.

Image extraite de “On achève bien les livres” de Bruno Deniel-Laurent

Hanta, le protagoniste du roman, travaille à la presse d’un entrepôt de vieux papiers. Tous les jours se déversent sur lui des liasses de textes, des pages de livres, des lettres, des feuillets épars. Hanta effectue son travail sans céder à la pression de la cadence qu’on lui impose. Il préfère se laisser aller au charme de la découverte des textes qu’on l’oblige à détruire, mettant de côté les pages qui le charment et les dessins qui lui ravissent le cœur. Hanta, qui était autrefois vide et ignorant comme un enfant, s’est ainsi constitué une culture toute personnelle résultant à la fois du charme qui s’opère à la rencontre de certains mots mais aussi du contraste que suscite la vie dans une société sans âme.

 

« Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mettes à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. »

 

Hanta, chargé de détruire sa nourriture spirituelle, dans le silence et la solitude se sent comme un démiurge rongé par les contradictions. Il a conscience que sa tâche l’avilit et qu’elle est contraire à ses principes, mais il se sait également quantité négligeable. L’idée de la perfection morale l’attire mais elle le condamnerait à interrompre son travail de collecte. Hanta continue de se soumettre aux ordres mais il les subvertit de l’intérieur en ramassant frénétiquement pages et images qu’il accumule ensuite chez lui, formant des tours qui prennent une allure menaçante, prêtes à s’effondrer sur lui. La culpabilité se manifeste sans cesse sous des formes différentes et lorsque des images d’espoir surgissent, elles sont aussitôt éludées derrière une réalité grise et implacable.

 

« Ainsi travaillais-je en parsemant mon œuvre de tombeaux de souris ; à tout moment, je m’arrêtais pour lire la Théorie générale du ciel, j’en attrapais une petite phrase que je suçais comme un berlingot, pénétré que j’étais de la grandeur démesurée de la beauté, de l’infinie pluralité qui me frappait de tout côté, le ciel étoilé dans le boyau troué au-dessus de ma tête, sous mes pieds, les guerres de deux clans de rats dans tous les égouts et cloaques de la capitale, les vingt paquets en route vers le monte-charge, comme un convoi de vingt wagons, tout illuminés de la lumière des tournesols ; dans la cuve de ma presse remplie à ras bord, la vis horizontale réduisait en purée les petites souris sans qu’elles poussent un cri, comme lorsqu’un cruel matou les attrape pour s’en faire un jouet, la nature miséricordieuse dévoilait l’horreur où s’évanouissent toutes les sécurités, horreur plus forte que la douleur qui voile celui qu’elle visite en la minute de vérité. »

 

Un pas de plus est franchi lorsque Hanta est transféré à la presse mécanique de Bubny autour de laquelle s’échinent de fervents serviteurs qui ne semblent pas souffrir de leur mission avilissante. Il n’est plus question ici de bâiller ni de s’abandonner à la promenade littéraire. Être ouvrier ne veut désormais plus rien dire d’autre qu’effectuer sa tâche sans en comprendre la signification.

« Les ouvriers déchiraient les paquets, en tiraient des livres tout neufs, arrachaient les couvertures et jetaient leurs entrailles sur le tapis ; et les livres, en tombant, s’ouvraient çà et là, mais personne ne feuilletait leurs pages. C’était du reste bien impossible, la chaîne ne souffrait pas d’arrêt comme j’aimais à en faire au-dessus de ma presse. Voilà donc le travail inhumain qu’on abattait à Bubny, cela me faisait penser à la pêche au chalut, au tri des poissons qui finissent sur les chaînes des conserveries cachées dans le ventre du bateau, et tous les poissons, tous les livres se valent… »

 

L’ambivalence de Hanta à l’égard de son travail ne cesse de s’amplifier. Il trouve cependant refuge, pour fuir ce dilemme moral, dans les pensées glanées et amassées des années durant – dans ces pensées qui lui font percevoir, au-delà de la lie quotidienne, l’existence d’un monde dans lequel l’homme n’est plus dépossédé de lui-même mais au contraire pleinement conscient de sa condition et de ses enjeux. Apparaît alors le pressentiment obscur que le monde littéraire, s’il ouvre sur une liberté accrue, éloigne cependant l’homme de la réalité immédiate et ne le fait adhérer que superficiellement à la réalité.

 

« J’avais déjà trouvé en moi la force de fixer froidement le malheur, d’étouffer mes émotions, je commençais alors à comprendre la beauté qu’il y a à détruire. »

 

La beauté dans la destruction n’est cependant pas un nihilisme. Elle n’est pas une capitulation mais l’apprentissage de ce qu’il y a d’éternel jusque dans le matériel. Hanta comprend que son travail est vain. Quel que soit le nombre de livres détruits, les idées et les expériences qu’ils contiennent ne disparaîtront pas. Ils reviendront sur terre pour être joués à nouveau.

 

« En ce temps-là, pour compresser des livres, il aurait fallu presser des têtes humaines ; mais même cela n’aurait servi à rien, parce que les véritables pensées viennent de l’extérieur, elles sont là, posées près de vous comme une gamelle de nouilles, et tous les Konias, tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres : quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu’un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même. »

 

Bohumil Hrabal, 1988

Alors que Bohumil Hrabal décrit ce qui, du point de vue humain, ressemble à une tragédie, son écriture reste mesurée et ne se laisse pas emporter par l’émotion. Il montre par l’ironie que les régimes politiques, parce qu’ils sont temporels, ne peuvent détruire les pensées qui sont éternelles. La terreur qu’imposent les dictatures est raison de leur impuissance. La vie des hommes pris dans leur piège suscite une épreuve pleine d’angoisse, ainsi que ce livre de Bohumil Hrabal le restitue très bien, mais cette angoisse même peut mettre un homme en quête des vérités intemporelles. C’est ce cheminement que décrit Hanta dont la dépersonnalisation, imposée d’abord par le régime, parviendra finalement à l’initier à la foi qui ridiculise les projets politiques totalitaires.

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