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Trois essais sur Twin Peaks de Pacôme Thiellement

Il n’existe pas d’œuvre mineure, nous dit Pacôme, mais seulement des spectateurs fatigués qui ne demandent qu’une trêve dans un quotidien sans batailles apparentes. Il n’existe pas d’œuvre mineure, mais beaucoup de croûtes – subterfuge d’images clinquantes qui viennent masquer la disparition de la créativité de ceux qu’on appelle à juste titre « producteurs ».

 

Twin Peaks, contrairement à l’immédiatement consommable du prêt-à-être-oublié, appelle à être redécouvert sans fin. Mise en abyme initiatique, le plus grand gaspillage serait de ne rien vouloir comprendre de ses mystères, qui sont aussi les nôtres, qu’ils soient conscientisés ou non. Le plus terrible gâchis serait de regarder Twin Peaks « comme le dilettante [qui] quitte une salle de cinéma où, après s’être goinfré d’images, il a commencé à s’ennuyer ». Car « il ne s’agit pas de voir. Il ne s’agit jamais seulement de voir. Il ne s’agit pas seulement de connaître non plus. Il s’agit de voir pour connaître. Et de connaître pour voir encore ». Pacôme nous annonce ainsi son programme.

 

La diffusion de Twin Peaks se déroule sur deux saisons entre avril 1990 et juin 1991. La série s’arrête sans donner l’impression d’être achevée – épochè du réalisateur tout-puissant. Laura Palmer ne murmurait-elle pas à l’oreille de Dale Cooper qu’ils se reverraient à nouveau, vingt-cinq ans plus tard – même si ce ne serait pas vraiment elle, et pas vraiment lui non plus d’ailleurs ? Contre toute attente, David Lynch produit en 2016 la troisième et dernière saison de Twin Peaks et nous retrouvons tous ses acteurs tels que nous les avions laissés – l’âge en plus, anecdotique. Pacôme écrit les deux premiers essais de ce recueil alors qu’il considère que la série est terminée. Surpris comme tout le monde de son retour avec une troisième saison en 2016, il est contraint de réviser son jugement et écrit ainsi « La substance du monde », troisième essai de ce recueil.

Quel est le sens des deux premières saisons de la série, considérées comme formant un tout achevé ? Les éléments qui devraient assurer la réussite heureuse de l’enquête que mène Dale Cooper sont réunis. Dale Cooper, imaginé par Mark Frost sur le modèle de David Lynch, est en effet une représentation parfaite de « sa profonde gentillesse, sa délicieuse humanité, son aspiration permanente à la bonté, son incapacité charmante à blesser qui que ce soit ». Malheureusement « [cela] ne suffit pas, [cela] ne suffit jamais ». Cherchant à interpréter le monde par les moyens des religions modernes syncrétistes (bouddhisme pop, théosophie, synchronicités jungiennes, rêves), Dale Cooper est un représentant à son insu du New Age. Le New Age et ses nobles intentions, qui concourent à la recherche d’une harmonie, se dérobe à toute critique. Il se propose comme une vision alternative du monde, qui permettrait à ses représentants d’échapper aux méfaits provoqués par l’hégémonie capitaliste. En réalité, le New Age n’est que le supplément d’âme du capitalisme. Il lui permet de durer dans l’illusion qu’il est possible de s’en extraire n’importe quand par la pensée New Age – instant de l’émerveillement du capitalisme sur lui-même.

 

« Et, à travers le récit de l’échec de l’agent Cooper, Twin Peaks narre l’échec du New Age comme instauration d’un nouveau régime spirituel capable de s’imposer face au « capitalisme comme religion ». Par le caractère syncrétique de sa foi (mélange de bouddhisme, de synchronicité jungienne et de confiance dans son intuition), Dale Cooper est le New Age même, et le monde de la Loge Noire devient la mise en scène rigoureuse de son rapport à la spiritualité. »

 

Et comme Dale Cooper est David Lynch, ou l’inverse, cette chute ne concerne pas seulement un personnage de fiction. Elle concerne aussi David Lynch, dont le rapport à sa création sera radicalement transformé à partir de Twin Peaks.

 

« Car après Twin Peaks, et que ce soit dans Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001) ou Inland Empire […], ses fictions se déroulent dans un monde où ni plaisir ni sentiment ne sont désormais légitimes. L’anticosmisme lynchéen se transforme en misanthropie, son antinomisme dégénère en paranoïa. Ce n’est plus un monde où « les rouges-gorges se nourrissent de cafards » (comme dans Blue Velvet) et où « si tu es vraiment sauvage au cœur, alors tu te battras pour tes rêves et tu ne t’éloigneras pas de l’amour » (comme dans Wild at Heart). Le monde de Lost Highway, de Mulholland Drive ou de Inland Empire, littéralement infecté par la pornographie, la corruption, la mafia, la police, la prostitution et le Mal, est un monde où nulle beauté n’est perceptible et où nul amour profane n’a de sens. »

 

Dale Cooper est allé se perdre dans la Black Lodge parce qu’il a cédé aux appels de son cœur et qu’il s’est laissé prendre au piège de l’une des illusions que compte le bouddhisme : l’attachement. Cette idée porte les prémisses des réflexions ultérieures de Pacôme dans Sycomore Sickamour.

 

« Non seulement la spiritualité New Age de Cooper ne l’a pas empêché d’être possédé par Bob, mais peut-être même est-ce elle qui l’a conduit à cette possession plus sûrement encore. En pensant qu’il s’agissait de combattre le Mal avec un parfait courage, en suivant des signes équivoques qu’il croyait relatifs à son élection, en pensant même qu’il pourrait sauver Annie en s’offrant en sacrifice, il a continué à s’enfoncer dans un « bourbier » lié, non à la délivrance, mais à l’intensification des pulsions liées à l’amour, à l’intensification des attachements. […] Ce sickamour ne peut pas aboutir à quoi que ce soit. Il n’existe que comme une transcendance déstabilisante au milieu du cosmos brisé par un Temps en lutte contre lui-même. Ce sickamour est une accélération vers la fin du monde. »

 

La saison 3 de Twin Peaks pourrait tout changer. Dale Cooper n’a pas rejoint la Black Lodge guidé par une passion aveugle : il suivait une mission. Est-ce que ça lui a mieux réussi ? Pas sûr. Il s’est si bien égaré dans les limbes que nous ne comprenons plus ce qu’est devenu Twin Peaks.

 

« Le sujet de la saison 3 de Twin Peaks, c’est l’impossibilité de retourner à Twin Peaks. De façon plus générale, c’est l’impossibilité pour l’homme d’aujourd’hui de se réinstaller dans le monde. L’impossibilité de retrouver la nature, la communauté humaine, la vie authentique. Sauf que ce paradis perdu était un paradis artificiel. »

 

Entre 1990-1991 et 2016, la chute du cours de l’existence s’est prodigieusement accélérée. Notre monde est peint sous ses aspects les plus turpides. Tout le monde semble avoir abdiqué, même Dale Cooper, qui s’est dédoublé en deux étranges figures paradoxales : l’activité maléfique, la passivité hallucinée. Thiellement ne relève que quelques figures positives dont celle du Docteur Jacoby qui tient une chaîne Youtube pour inciter ses spectateurs à se sortir de leur merdier. Il repeint des pelles de jardin couleur or pour que chacun aille creuser et s’extirper de son trou de merde. « Libérons-nous nous-mêmes de la merde que nous avons dans les yeux ou nous serons remisés parmi les morts : voilà ce que nous dit en substance la saison 3 de Twin Peaks. »

 

Cette libération n’est rien d’autre que la sortie hors du monde imaginaire dans lequel nous vivons depuis que le désir et le rêve ont été promus au premier plan du règne capitaliste. On peut citer Olivier Rey : « il me semble que notre époque est tout sauf matérialiste. Le moteur de la société de consommation n’est pas la possession d’objets, mais la lutte pour la reconnaissance à travers ce qui est consommé. Le vrai matérialiste serait attaché aux objets, alors que le consommateur s’en détache très vite au profit de nouveaux objets qui le valorisent davantage ». Et justement, « tout ce qui manque aux vies des personnages est imaginaire. Le véritable drame, c’est de ne rien arriver à faire de ce qu’on a. »

 

Twin Peaks n’est pas une histoire à l’eau de rose que l’on boirait pour se réchauffer le cœur afin que, provisoirement revigorés, nous continuions d’approuver ce monde par abdication. Twin Peaks ne propose pas une idéologie supplémentaire, construite en opposition à l’idéologie dominante du moment. Cette série met en scène le dynamisme d’arrière-plan qui sous-tend la succession infinie de ces luttes entre esprit de conservation et esprit de dissolution, entre vérité et illusion. « Le combat entre la Lumière et les Ténèbres ne cessera pas : il n’est pas un accident de ce monde, mais la substance même de celui-ci. » Twin Peaks pourrait être l’image d’une prise de conscience.

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