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L’élite n’existe plus

Les “élites sacrifiées“, les “élites au pouvoir”, l’ “élite de la nation“…

Quelle est cette élite à laquelle nous devrions obéir, d’être si haut placée dans les sphères du pouvoir ?

 

 

Elites cachées, ce sont elles qui nous font croire à l’effectivité d’une puissance. L’OMS diffuse ses recommandations : l’élite a œuvré – et elle doit certainement avoir raison, puisque nous n’en sommes pas.

Mais plus personne n’est l’élite.

Qu’est-ce que l’élite ? Avant que ce mot ne serve à distinguer le fils à papa du plouc, l’arriviste du niais, le cultivé de l’ignare, l’élite désigne dans le sens traditionnel “l’élu parfait” qui parviendra finalement à la réalisation de l’Identité Suprême”.

L’élite dont nous entendons aujourd’hui l’écho dans les discours ne parvient à réaliser l’identité suprême qu’avec le discours dominant lui-même, sur le règne de l’immanence plutôt que de la transcendance.

Nous n’avons donc aucun souci à nous faire pour l’élite de notre nation : elle n’existe pas.

Elite : ce mot ne sert désormais plus qu’à désigner les collaborateurs conscients ou inconscients d’un système qui entérine l’asservissement de l’homme aux idéaux terrestres qu’il crut un jour vouloir atteindre, et dont il est désormais devenu l’esclave.

 

Il est un mot que nous avons employé assez fréquemment en d’autres occasions, et dont il nous faut encore préciser ici le sens en nous plaçant plus spécialement au point de vue proprement initiatique, ce que nous n’avions pas fait alors, du moins explicitement : ce mot est celui d’« élite », dont nous nous sommes servi pour désigner quelque chose qui n’existe plus dans l’état actuel du monde occidental, et dont la constitution, ou plutôt la reconstitution, nous apparaissait comme la condition première et essentielle d’un redressement intellectuel et d’une restauration traditionnelle. Ce mot, il faut bien le dire, est encore de ceux dont on abuse étrangement à notre époque, au point de les employer, de la façon la plus courante, dans des acceptions qui n’ont plus rien de commun avec ce qu’ils devraient normalement signifier ; ces déformations, comme nous l’avons fait remarquer à d’autres propos, prennent souvent une véritable allure de caricature et de parodie, et il en est notamment ainsi lorsqu’il s’agit de mots qui, antérieurement à toute déviation profane, ont été en quelque
sorte consacrés par un usage traditionnel, ce qui est bien le cas, comme on va le voir, en ce qui concerne le mot « élite ». De tels mots se rattachent d’une certaine façon, à titre de termes « techniques » au symbolisme initiatique lui-même, et ce n’est pas parce que des profanes s’emparent parfois d’un symbole qu’ils sont incapables de comprendre, le détournent de son sens et en font une application illégitime, que ce symbole cesse d’être en lui-même ce qu’il est véritablement ; il n’y a donc aucune raison valable pour que l’abus qui est fait d’un mot nous oblige à en éviter l’emploi, et d’ailleurs, s’il devait en être ainsi, nous ne voyons pas trop, avec tout le désordre
dont témoigne le langage actuel, quels termes pourraient bien rester finalement à notre disposition.

Quand nous avons employé le mot d’« élite » comme nous le disions tout à l’heure, les fausses conceptions auxquelles on l’applique communément ne nous étaient pas encore apparues comme si répandues que nous l’avons constaté depuis lors, et peut-être ne l’étaient-elles réellement pas encore, car tout cela va visiblement en s’aggravant de plus en plus rapidement ; en fait, on n’a jamais tant parlé de « l’élite », à chaque instant et de tous les côtés, que depuis qu’elle n’existe plus, et, bien entendu ce qu’on veut désigner par là n’est jamais l’élite prise dans son vrai sens. Il y a même mieux encore : on en est arrivé maintenant à parler « des élites », terme dans
lequel on prétend comprendre tous les individus qui dépassent tant soit peu la « moyenne » dans un ordre d’activité quelconque, fût-il le plus inférieur en lui-même et le plus éloigné de toute intellectualité. Remarquons tout d’abord que le pluriel est ici un véritable non-sens : sans même sortir d’un simple point de vue profane, on pourrait déjà dire que ce mot est de ceux qui ne sont pas susceptibles de pluriel, parce que leur sens est en quelque sorte celui d’un « superlatif », ou encore parce qu’ils impliquent l’idée de quelque chose qui, par sa nature même, n’est pas susceptible de se fragmenter et de se subdiviser ; mais, pour nous, il y a lieu de faire appel ici à quelques autres considérations d’un ordre plus profond.

Parfois, pour plus de précision et pour écarter tout malentendu possible, nous avons employé l’expression d’«élite intellectuelle » ; mais, à vrai dire, il y a là presque un pléonasme, car il n’est même pas concevable que l’élite puisse être autre qu’intellectuelle, ou, si l’on préfère, spirituelle, ces deux mots étant en somme équivalents pour nous, dès lors que nous nous refusons absolument à confondre l’intellectualité vraie avec la « rationalité ». La raison en est que la distinction qui détermine l’élite ne peut, par définition même, s’opérer que « par en haut », c’est-à-dire sous le rapport des possibilités les plus élevées de l’être ; et il est facile de s’en rendre compte en réfléchissant quelque peu au sens propre du mot, tel qu’il résulte directement de son étymologie. En effet, au point de vue proprement traditionnel, ce qui donne à ce mot d’« élite » toute sa valeur, c’est qu’il est dérivé d’« élu » ; et c’est bien là, disons-le nettement, ce qui nous a amené à l’employer comme nous l’avons fait de préférence à tout autre ; mais encore faut-il préciser un peu davantage comment ceci doit être entendu. Il ne faudrait pas croire que nous nous arrêtions là au sens religieux et exotérique qui est sans doute celui où l’on parle le plus habituellement des « élus », bien que ce soit déjà, assurément, quelque chose qui pourrait donner lieu assez aisément à une transposition analogique appropriée à ce dont il s’agit effectivement ; mais il y a encore autre chose, dont on pourrait d’ailleurs trouver une indication jusque dans la parole évangélique bien connue et souvent citée, mais peut-être insuffisamment comprise : Multi vocati, electi pauci.

René Guénon, Aperçus sur l’initiation spirituelle

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